Interview du Premier ministre Manuel VALLS dans le quotidien KATHIMERINI [el]

Le Premier ministre Monsieur Manuel Valls a accordé une interview parue le 2 juin 2016 dans le quotidien grec "I KATHIMERINI" sous le titre : "Valls : soutien pour des investissements et la dette"

Propos recueillis par Alexia Kefalas

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Comment aujourd’hui la France peut-elle aider la Grèce qui peine à sortir de la crise ?
"La place de la Grèce est dans l’Union européenne et dans la zone euro. C’est la position constante de la France. C’est pour cela que nous nous sommes tant battus avec le Président de la République, l’an dernier, pour trouver un accord. Une sortie de l’euro aurait eu des conséquences dramatiques, pour les Grecs, pour notre monnaie commune et pour l’Europe tout entière. Les Grecs ont fait des efforts considérables pour mener les réformes demandées dans le cadre du troisième programme d’assistance financière. Il était donc normal, car chacun s’y est engagé, que la question de la dette soit enfin examinée. La Grèce le souhaitait fortement et nous l’avons constamment soutenue. Nous continuerons à le faire. C’est ce message que je délivrerai à Alexis TSIPRAS. La France aide également la Grèce en apportant son assistance technique dans plusieurs domaines, notamment la réforme de l’administration publique ou de la fiscalité. Il est en effet très important d’aider votre gouvernement à bâtir un Etat fort, qui fonctionne pleinement. C’est une condition de la confiance, du retour des investissements, en un mot de la croissance. Un des enjeux de mon déplacement avec le ministre des Finances, Michel SAPIN et le secrétaire d’Etat aux affaires européennes, Harlem DESIR, sera d’examiner comment nous pouvons approfondir davantage notre partenariat."

La France est-elle intéressée par investir en Grèce ?
"Oui, bien sûr ! Parce que nous voulons accompagner le redressement économique de la Grèce, nous incitons davantage d’entreprises françaises à envisager des perspectives d’investissement. Il y a des marges de progrès incontestables, car globalement, la présence des entreprises françaises sur le marché grec reste insuffisante. Nos parts de marché ne reflètent pas la densité et la qualité de nos relations bilatérales. J’espère que ma visite contribuera à donner une nouvelle impulsion. Plusieurs secteurs sont prometteurs. Je pense en particulier à celui de l’énergie, y compris les énergies renouvelables, au secteur des transports ou bien encore de l’environnement, de l’aménagement urbain durable, de l’agroalimentaire et du tourisme. Enfin, des liens forts existent déjà entre l’éco-système de start-ups grecques et françaises : nous allons approfondir et multiplier ces liens."

Le dernier conseil de l’eurogroupe a décidé de mettre sur la table le dossier épineux de l’allègement de la dette grecque. Est-ce pour vous une bonne décision qui va se concrétiser ?
"Il fallait que l’eurogroupe du 24 mai aboutisse à des résultats concrets. Ce fut le cas. Désormais, chacun reconnaît la nécessité de traiter le sujet de la dette. Cet accord, c’est d’abord la reconnaissance du travail considérable accompli par la Grèce, qui ne ménage pas ses efforts depuis l’an dernier. On sent d’ailleurs que, même si tout n’est pas réglé, la confiance avec les partenaires européens est revenue. L’accord de l’eurogroupe était essentiel ensuite pour garantir la soutenabilité de la dette grecque, qui représente aujourd’hui 180% de la richesse nationale. Des mesures à court terme, moyen terme et long terme sont ainsi envisagées. Elles devront être pleinement mises en œuvre. Enfin, cet accord envoie un bon signal à l’extérieur : il rend crédible, d’ici la fin du programme en 2018, un retour sur les marchés de la Grèce pour se refinancer et donc cesser de dépendre de l’assistance financière."

La Grèce fait face à une crise migratoire sans précédent avec près de 50 000 migrants et réfugiés bloqués sur le territoire. La France peut-elle aider l’Europe à œuvrer pour une politique migratoire viable ?
"Depuis le début de la crise migratoire, la France rappelle que seule une réponse européenne permettra de trouver des solutions efficaces et durables. D’abord, il faut une protection des frontières extérieures. La priorité, c’est de retrouver la pleine maîtrise de l’espace Schengen. Sans cela, il est impossible de maîtriser les flux, et les pays de première entrée sont alors débordés. La Commission européenne l’a bien compris. A notre demande, elle a fait une proposition, fin 2015, pour créer des gardes-frontières européens. Un accord est possible d’ici la fin du semestre. Ensuite, il faut coopérer avec les pays tiers. Nous avons conclu avec la Turquie un accord, le 18 mars, pour que tous les migrants irréguliers soient reconduits vers ce pays. Il y a eu des résultats, puisque les flux se sont taris de manière importante, ce qui a soulagé la Grèce. La Turquie doit continuer à mettre en œuvre l’accord avec l’UE, notamment en dissuadant les migrants de s’embarquer depuis ses côtes. Nous devons également travailler davantage avec les pays africains, qu’ils soient de transit ou d’origine. Je pense notamment au Niger. Une politique migratoire efficace suppose aussi, troisièmement, de mettre à disposition les moyens pour aider les pays les plus directement concernés. La Grèce recevra ainsi 700 millions d’euros d’aide humanitaire sur 3 ans. Nous nous mobilisons aussi pour soutenir Frontex et le Bureau européen d’appui à l’asile. La France est prête à mettre à leur disposition 300 personnes supplémentaires et près de 200 personnes ont déjà pu apporter leur concours sur place en Grèce. Enfin, dernier point, aider la Grèce, c’est honorer ses engagements en termes de relocalisation des réfugiés sur son territoire. Sur un total de 1350 personnes relocalisées depuis la Grèce, la France en a, à l’heure actuelle, relocalisés près du tiers. D’ailleurs, ce matin, 53 personnes se sont encore envolées vers la France et plus particulièrement vers l’Aquitaine. Nous allons continuer, dans le respect de nos engagements. Et chacun doit le faire."

Quelle est votre vision pour l’Europe de demain ?
"L’Europe a toujours connu des crises, mais jamais autant en même temps : menace terroriste, crises migratoire, crise économique et financière, crise agricole, risque de délitement avec le referendum britannique. Si nous voulons sauver le projet européen, il faut lui redonner du sens, c’est-à-dire répondre aux attentes, aux préoccupations des citoyens européens. D’abord en matière de sécurité et de protection. C’est pour cela que la France a porté plusieurs propositions qui avancent bien aujourd’hui : contrôles systématiques à l’entrée et à la sortie de Schengen, lutte contre le trafic des armes, ou encore PNR européen. Il y a aussi, bien sûr, les enjeux de croissance et d’emploi. Depuis 2012, le message de la France n’a pas changé : la stratégie économique européenne doit reposer sur les réformes et le sérieux budgétaire, mais cela ne suffit pas. Il faut aussi donner toute sa place à l’investissement. C’est d’autant plus important que l’Europe n’a toujours pas retrouvé ses niveaux d’investissement d’avant la crise de 2008. Des progrès ont été faits, avec l’augmentation du capital de la BEI, avec le fonds Juncker, mais il va falloir aller plus loin. La France y est prête. L’Europe aussi, mais elle doit pour cela mieux afficher ses ambitions, par exemple en matière d’énergies renouvelables ou de numérique, qui sont les moteurs de la croissance d’aujourd’hui et de demain. Voilà l’Europe que je souhaite : une Europe qui protège ses citoyens face aux menaces, et en même temps une Europe audacieuse, sûre d’elle-même, de ses valeurs, de son histoire, et qui sait s’affirmer sur la scène internationale."

En savoir plus

- Article publié en grec dans son intégralité sur le site du quotidien grec KATHIMERINI

dernière modification le 15/07/2016

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