Interview de l’ambassadeur dans Kathimerini "Les hommes et les libertés, victimes de DAECH" [el]

Christophe Chantepy, ambassadeur de France en Grèce, a accordé une interview parue le 6 décembre 2015 dans le quotidien KATHIMERINI sous le titre : "Les hommes et les libertés, victimes de DAECH"

Propos recueillis par Athanassios Ellis.

JPEGAprès les terribles attentats de Paris, quelles actions entreprendre ? L’Etat islamique peut-il être battu ?

C’est une attaque contre l’Europe et c’est pourquoi l’ensemble des partenaires de la France ont accepté la proposition française d’actionner la clause de solidarité qui figure dans les traités. Paris a été frappé par des attentats d’une violence et d’une ampleur extrêmes. Ces attentats, on sait qu’ils ont été commandités par Daech. Et immédiatement la France a réagi, sur le plan intérieur, en prenant toute une série de mesures de sécurité. L’enquête est en cours évidemment et nous suivons ses développements. Mais il s’agissait aussi pour la France, sur le plan extérieur, d’intensifier immédiatement les frappes pour obtenir la destruction de Daech. Ce qui a été attaqué en France ce sont évidemment des personnes qui se trouvaient aux terrasses des cafés, des restaurants, au stade, dans la salle du Bataclan. Mais ce qui a été attaqué aussi, ce sont nos valeurs, communes à toutes les démocraties, un certain mode de vie fait de liberté, de solidarité, de règlement pacifique des différends. C’est pourquoi la réaction de tous nos amis, et ils sont très nombreux dans le monde, en Europe et bien au-delà, a été aussi forte. Forte en émotion mais forte également dans leur message : nous sommes aux côtés de la France.

Quelles ont été justement les réactions en Grèce ?

Dès le samedi matin j’ai eu deux visites. Le secrétaire général de la Présidence de la République est venu présenter immédiatement à la fois les condoléances du Président de la République, M. Pavlopoulos, mais également pour me dire que les autorités grecques étaient prêtes à répondre à toute demande de ma part concernant la sécurité des emprises françaises en Grèce. La deuxième visite fut celle d’un citoyen grec, qui après avoir demandé au gendarme qui se trouvait devant l’ambassade s’il était bien à l’ambassade de France, est revenu dix minutes plus tard avec un bouquet de roses qu’il a remis au gendarme. Il a expliqué qu’il avait été très bien soigné il y quelques années en France dans un hôpital, et qu’il souhaitait témoigner sa solidarité et exprimer ses condoléances au peuple français. Et puis ça n’a pas cessé, tout le weekend et les jours suivants. Les grilles de l’ambassade étaient couvertes de messages, de fleurs, de dessins d’enfants. Il y avait toute cette émotion. L’ensemble des autorités grecques est venue ici signer le livre de condoléances et manifester à la France que l’amitié entre nos deux pays existe dans les moments de bonheur comme dans les moments difficiles. Et nous avons été particulièrement sensibles au geste du Président de la République hellénique qui a organisé, au même moment qu’en France, une minute de silence au Palais présidentiel.

Les attentats du 13 novembre sont-ils « le » 11 septembre européen ?

Je ne sais pas s’il faut faire des comparaisons : il faut réagir au bon niveau et avec la bonne énergie aux attentats, et c’est ce que la France fait, en prenant un certain nombre de mesures. Vous avez vu que l’état d’urgence a été décrété et étendu sur six mois par un vote du Parlement. On est en train de préparer en France une révision de la Constitution qui permettrait de mieux préciser ce qu’il est possible de faire dans une situation d’urgence telle que nous la connaissons. Il y a eu des mesures de sécurité, de mobilisation de la police et de l’armée qui ont été prises. La justice est à l’œuvre avec des moyens considérables. Il y a eu également le vote, très rapide, de la résolution 2249 aux Nations Unies qui est la manifestation de la solidarité internationale en vue de détruire Daech.

Estimez-vous que la Russie est aussi « à bord » dans ce combat ?

Tous ceux qui font la même analyse que la France sur le danger terroriste ont vocation à être « à bord ». C’est tout le sens des démarches qui ont été entreprises la semaine dernière par le Président de la République. Il faut que les choses soient claires, et le Président Hollande a eu l’occasion de le dire : il faut frapper les bonnes cibles et pas les éléments modérés de l’opposition syrienne. Et puis il faut, s’agissant de la Syrie, parvenir à une solution de rétablissement de la paix, mais qui soit une solution qui permette de dépasser ce qui a conduit la Syrie dans cette situation.

Sur le dossier des réfugiés, il semble que la Grèce soit la cible de nombreuses critiques…

Sur le sujet des migrations comme sur d’autres, je vois deux idées clé : responsabilité et solidarité.( en grec dans le texte)
Solidarité entre tous les Etats Membres, de la zone Schengen en premier chef, et qui se traduit par le fait que l’Europe met des moyens financiers et humains à disposition des pays qui encaissent le choc, l’Italie et surtout la Grèce depuis plusieurs mois.
Pour chacun de nos pays, il y a aussi des responsabilités qui doivent être prises. Pour les pays comme la Grèce ou l’Italie, il y a un impératif absolu, qui est la base de tout : enregistrer l’ensemble des réfugiés qui se présentent. C’est essentiel, pas simplement pour des questions de sécurité mais parce que tout le mécanisme imaginé en Europe, notamment avec les relocalisations, qui est un mécanisme de partage de l’accueil des réfugiés entre l’ensemble des pays, suppose qu’on connaisse les réfugiés. Il faut que l’enregistrement soit fait correctement.
La Grèce a déjà fait des efforts, elle doit encore faire des efforts, et elle en est consciente.

Un hotspot est déjà opérationnel à Lesbos, et quatre autres sont prévus d’ici la fin de l’année. Il faut absolument que ces hotspots soient mis en état de fonctionner. Il faut aussi les calibrer pour qu’ils puissent faire face à l’afflux des réfugiés. Je me trouvais avec l’ensemble des ambassadeurs de l’UE à l’invitation des ministres Mouzalas et Xydakis la semaine dernière à Lesbos. Nous avons vu les progrès réalisés, mais aussi les efforts que nous devons faire collectivement pour améliorer encore notre dispositif. Il faut que la Grèce, avec le plein concours de ses partenaires européens, puisse calibrer les moyens d’enregistrement au bon niveau. C’est absolument indispensable.

Pourquoi ce n’est pas encore le cas ?

L’afflux d’un nombre aussi important de migrants dans un temps aussi court est un défi considérable. Pour y faire face, il faut mettre en place des structures administratives qui n’existaient tout simplement pas. C’est un processus complexe, parce que cela suppose de mobiliser des moyens qui viennent de différents organes ou fonds européens et puis de créer ex nihilo en Grèce des structures qui n’existaient pas. Il y a donc des administrations à mobiliser, des policiers et des fonctionnaires grecs à déployer sur les îles où arrivent les réfugiés. Et puis il y a aussi la direction de l’asile, qui est en train de se construire, et qui s’occupera des relocalisations. Nous avons rencontré à plusieurs reprises sa directrice. Il faut donc que tous ensemble nous montions en puissance pour faire face à ce défi.

Quelles sont vraiment les probabilités que la Grèce soit exclue de la zone Schengen ?

La position de la France est très claire : il faut renforcer Schengen et renforcer les frontières extérieures de l’UE. Il faut être très concret : tous les moyens doivent être mis en œuvre pour faire en sorte que les frontières de Schengen soient bien gardées, c’est indispensable, et c’est l’objectif que poursuit le gouvernement français.

Est-ce bien le cas du gouvernement grec ?

C’est ce que M. Tsipras a déclaré très clairement. Et à chaque fois que j’ai rencontré des responsables politiques ou administratifs je n’ai pas senti, bien au contraire, qu’ils avaient l’intention d’échapper à leurs obligations. MM. Mouzalas et Xydakis nous ont fait un exposé à Lesbos dont il ressortait bien qu’ils avaient l’intention politique de faire les choses. Vous savez, j’ai travaillé auprès de responsables politiques. Parfois le politique décide quelque chose mais avant que ce soit mis en œuvre, cela peut être compliqué. C’est le cas en Grèce, c’est le cas dans tous les pays.

Le gouvernement grec sait très bien que l’intérêt commun et donc celui de la Grèce est de faire en sorte que l’enregistrement des réfugiés se fasse correctement. Sinon il n’aurait pas pris l’engagement de créer les hotspots. Ce n’est donc pas une question de volonté politique mais de mise en œuvre sur le terrain, qui encore une fois nécessite la mobilisation de la Grèce et de l’Europe. C’est pourquoi je pense qu’il faut que l’on soit très concret et que tous les obstacles soient pris un par un pour être levés.

Comment percevez-vous la situation économique de la Grèce ? le risque de Grexit existe-t-il encore ?

La France a joué ces derniers mois, notamment en juillet dernier un rôle important qui a consisté à plaider une thèse toute simple, très évidente et absolument essentielle : la Grèce hors d’Europe ça n’a pas de sens, et l’Europe sans la Grèce ça n’a pas de sens non plus.

Donc la Grèce devait rester dans la zone euro. La question du Grexit a été tranchée une bonne fois pour toutes. Ce sujet est définitivement derrière nous et c’est une très bonne chose.

L’accord conclu mi-juillet est un accord qui engage. Ici aussi nous pouvons parler de responsabilité et de solidarité. C’est un accord équilibré : il y a une solidarité de l’ensemble des pays européens qui ont consenti à nouveau, à travers le troisième programme d’aide, un soutien à la Grèce et puis il y a la responsabilité de la Grèce de mettre en œuvre les réformes prévues par cet accord de façon détaillée.
Depuis juillet le gouvernement grec a fait son travail. La quasi-totalité des députés de la Vouli, opposition comprise, a approuvé le troisième programme. Ce vote traduisait clairement l’engagement de toutes les forces politiques. C’est un élément politique extrêmement important. Et puis, depuis les élections du 20 septembre, le gouvernement remplit ses obligations en respectant les différents points d’étapes, les « milestones ». Il y a eu l’accord sur les 48 mesures, déjà votées, puis l’accord sur les 14 nouveaux prérequis à prendre d’ici Noël ou juste après. Par ailleurs, la première revue, qui est en cours, se déroule selon un rythme correct.

Et concernant la recapitalisation des banques ?

Force est de constater que la situation était bien meilleure que ce que l’on pouvait craindre. Par rapport à ce qui avait été envisagé cet été, les besoins de refinancement se sont révélés bien inférieurs.

Ce processus sera donc terminé avant la fin de l’année et dans de bien meilleures conditions que ce qu’on imaginait initialement. C’est un excellent point.
L’objectif affiché par le gouvernement grec est d’obtenir début 2016 que l’ensemble des mesures ait été votée.

Ensuite, avec la clôture de la première revue, nous pourrons envisager le dernier sujet qui reste et qui figure dans l’accord de juillet : le service de la dette.

Le gouvernement grec insiste beaucoup sur ce point alors que de nombreux économistes soulignent que ce n’est peut-être pas le problème le plus urgent à l’heure actuelle, qu’il s’agit avant tout d’un problème politique…

Il n’y a pas de sujet purement économique, et il est évident que la question du service de la dette est aussi un sujet politique.

Ce qui importe, c’est qu’au début de l’année prochaine il y ait une visibilité, pour les acteurs économiques en Grèce et hors de Grèce. C’est ce que le Président de la République François Hollande a dit lors de sa visite. Il est important que la situation soit stabilisée en Grèce et qu’il y ait une perspective de stabilité sur le long terme, de manière que les consommateurs reprennent confiance, et que les investisseurs, grecs et étrangers, reprennent aussi confiance.

Justement, quelles sont les possibilités d’investissements français en Grèce après la visite du Président Hollande ?

C’était en effet un point très important de cette visite. Il s’agissait d’apporter une réponse concrète à une demande du gouvernement grec. Comme en juillet dernier, la France a fait le choix d’aider la Grèce à « sortir de la crise » pour reprendre l’expression du premier ministre Tsipras. Cette sortie de crise suppose des investissements. Le Président de la République française et le Premier ministre grec ont décidé de missionner deux personnes, en Grèce le ministre Mardas, en France M. Louis Schweitzer, qui a dirigé de très grandes entreprises et qui aujourd’hui s’occupe des investissements dans les secteurs d’avenir. Leur mission est de déterminer en Grèce les secteurs dans lesquels les entreprises françaises pourraient investir. Il s’agira ensuite de « faire la tournée » en France de toutes les entreprises, à travers leurs organisations professionnelles, les chambres de commerce et d’industrie, pour les encourager à investir dans ces secteurs. Pour certains cela peut paraître excessivement optimiste. Mais vous savez, lorsque je suis arrivé ici, une des premières choses que j’ai faites a été de réunir les chefs d’entreprises françaises et franco-grecques, avec le chef du Service économique de l’ambassade. Lors d’un tour de table, chacun a décrit la situation dans son domaine d’activité. Les entreprises françaises vous le savez sont présentes dans tous les secteurs (Airliquide, Bic, Vinci, Pernod-Ricard, Engie etc etc…). Ce tour de table a été très éclairant pour moi : aucun de ces chefs d’entreprise ne m’a dit que l’année 2015 serait une catastrophe et qu’ils avaient envie de partir. Certes, ils m’ont dit que l’année 2015 avait été très compliquée à cause des incertitudes politiques et économiques et à cause du contrôle des capitaux. Mais tous ont réaffirmé leur volonté de rester en Grèce parce qu’il y a des opportunités et qu’ils peuvent continuer d’y faire leur travail. Ce message, j’ai souhaité qu’il soit relayé directement au Président de la République et lorsque le Président est venu en Grèce, nous avons organisé ici à l’ambassade un petit-déjeuner avec ces mêmes chefs d’entreprise qui lui ont dit directement la même chose. Sa décision de solliciter les investissements français en Grèce partait donc de ce constat . Notre optimisme n’est donc ni forcé ni artificiel, il s’ancre dans une réalité constatée et objective.

Que signifie la COP 21 qui se déroule en ce moment à Paris ?

L’objectif de cette conférence est essentiel : stopper la dérive incontrôlée du changement climatique grâce à un accord universel, contraignant et révisable ayant pour objet de limiter à 2 degrés le réchauffement climatique. La France s’est beaucoup mobilisée, et elle n’était pas seule, pour que cette conférence soit un succès. Le Président de la République lui-même a fait le tour de la planète pour mobiliser les dirigeants. Le nombre de chefs d’Etat et de gouvernement qui étaient lundi à Paris témoigne, comme l’a dit notre ministre des affaires étrangères, M. Laurent Fabius, de la force du mandat qui a été donné aux négociateurs : réussir à atteindre l’objectif fixé. Il y a bien sûr, comme dans toutes les négociations, des moments d’accélération, de ralentissement. Mais l’objectif est là et l’engagement politique est là aussi. Notons qu’il y a eu de la part de pays, auparavant peut-être moins engagés sur le sujet, des avancées très importantes.

De façon plus personnelle, qu’est-ce-qui vous a frappé depuis que vous êtes arrivé en Grèce ?

Ce qui m’a frappé d’abord c’est que la filoxenia des Grecs n’est pas une légende. On est merveilleusement accueilli ici. Et pas seulement parce qu’on est Français.
La deuxième chose qui m’a frappé, c’est la différence entre la réalité qu’on constate et celle que l’on lit dans la presse quand on est à l’étranger et qui véhicule une vision assez sombre de la Grèce. Il est évident que la crise a frappé durement le pays et que les Grecs ont souffert et souffrent de cette crise. Mais on découvre en arrivant ici un pays qui a de l’énergie et notamment l’énergie de sa jeunesse et c’est absolument essentiel. Parce que pour envisager l’avenir il faut une jeunesse bien éduquée et innovante, et c’est le cas de la Grèce.

Dans ce contexte, nous souhaitons œuvrer pour aider à stopper ce que plusieurs ministres nous ont indiqué comme étant une des principales préoccupations du gouvernement, à savoir la « fuite des cerveaux ». Il faut trouver le moyen, par exemple lorsque les étudiants grecs viennent en France, qu’ils s’inscrivent dans la perspective de revenir en Grèce.

L’énergie de la jeunesse grecque se traduit notamment dans l’existence de nombreuses startups d’excellente qualité. Et d’ailleurs la France, qui est aussi un pays de startups, a déjà signé des accords croisés avec la Grèce dans ce domaine. Et à l’occasion de la visite du Président de la République, nous avons eu la signature de trois accords supplémentaires.

Cette jeunesse qui a envie de réussir, ici, en Grèce, il nous appartient de l’aider et de la soutenir.

L’Institut Français de Grèce va développer un cycle « jeunesse innovante » qui va se décliner par des conférences de type « TEDx » et qui se terminera par ce qu’on appelle un « hackathon » terme presque grec puisque qu’il combine le mot anglais hack et le mot marathon. Le concept est simple : pendant une journée on réunit un certain nombre de jeunes chercheurs qui doivent ensemble construire un projet commun. Ce hackathon, nous voudrions le faire à Delphes. N’est-ce pas un beau symbole ?

Enfin, je voulais signaler un anniversaire : en 2016 le Lycée Franco-hellénique fêtera ses 35 ans. Sa section hellénique vient d’ailleurs de recevoir le label « France éducation » qui est un label de certification et de reconnaissance de la qualité de l’enseignement délivré.

Notre objectif est clair : on doit tisser davantage de passerelles pour que nos jeunes, en France et en Grèce, se connaissent mieux, échangent et produisent le meilleur.
Plus généralement, nous avons un ensemble d’outils avec l’IFG, le LFH, avec l’Ecole française d’Athènes bien sûr, avec le service économique de l’ambassade, avec Business France, avec les coopérations entre nos universités et entre nos centres de recherche, que nous allons mettre au service de l’amplification de la coopération entre nos deux pays souhaitée par nos plus hautes autorités.

En savoir plus

- Article publié en grec dans son intégralité sur le site du quotidien grec KATHIMERINI : « Κριστόφ Σαντεπί : Θύματα του ISIS άνθρωποι και ελευθερίες »

dernière modification le 21/12/2015

haut de la page