Interview de l’Ambassadeur pour VIMAgazino [el]

Jean-Loup Kuhn Delforge, ambassadeur de France en Grèce, a accordé une interview au magazine hebdomadaire "VIMAgazino", parue le 19 juillet 2015 dans le supplément du dimanche du journal TO VIMA.

Sous le titre propos « La France soutient la Grèce depuis deux siècles » l’ambassadeur a répondu aux questions du journaliste Georges Archimandritis.

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Traduction tirée de l’article original paru en grec :

Athènes. L’ambassade de France en Grèce ouvre ses portes pour nous accueillir dans le grand salon du Palais Merlin de Douai de la rue Vassilissis Sophias. Des objets et des meubles rares, des tableaux et des tapisseries aux sujets et motifs classiques ornent les salons de la Résidence de France, qui, selon son hôte, Jean Loup Kuhn-Delforge, ambassadeur de France en Grèce, « est un espace qui doit refléter l’esprit du pays et, simultanément, exprimer la relation franco-hellénique ».

Dans cette ambiance d’influences réciproques, historiques et culturelles, l’ambassadeur français parle à VIMAgazino de sa carrière diplomatique, analyse la relation entre les deux pays, explique la vision européenne et nous révèle sa propre Grèce.

Monsieur l’ambassadeur, quelle a été votre motivation pour devenir diplomate ?

Depuis mon enfance, je me suis familiarisé avec d’autres pays, d’autres langues et mentalités, puisque mon père était suisse-allemand et ma mère française. En France, la ville dont ma famille est originaire est située à quelques kilomètres de la frontière belge, où l’on est – et l’on se sent – proche de la Belgique, et de la vallée du Rhin, des Pays-Bas et de l’Angleterre. En classe, j’aimais particulièrement les langues étrangères et l’histoire et, plus tard, à l’université, j’ai étudié le droit et les sciences politiques. En fait, tout me poussait à choisir ce métier.

Aviez-vous une idée de la vie que vous aviez choisie ?

Dans mon adolescence, j’avais été marqué par un livre de Roger Peyrefitte intitulé « Les ambassades », qui se déroule à l’Ambassade de France à Athènes. Il décrit la relation avec la Grèce d’un jeune diplomate français, féru de lettres classiques, dans les années 30. Ce diplomate était amoureux de ce pays avant d’y résider, des textes classiques, du pays des dieux, du pays de la beauté. Je le lisais donc et me disais : « Quel métier ! Quelle vie ! ». Car pour moi aussi, la Grèce était l’incarnation de la beauté sur tous les plans, l’espace naturel de l’Histoire et de la civilisation grecque antique.

Naturellement, à l’époque, je ne pouvais même pas imaginer qu’un jour j’habiterais dans cette même ambassade, que je serais l’ambassadeur lui-même, dont le personnage dans le roman est à la fois un peu ridicule et attachant en même temps et même en tant qu’ambassadeur, que je verrais tous les jours la tapisserie qui se trouve derrière nous ou le grand escalier intérieur. Les diplomates d’aujourd’hui ne travaillent plus ainsi, ne vivent plus ainsi. Dans ce bâtiment, par exemple, ils travaillaient au sous-sol, car il n’y avait pas de climatisation.

Quelles sont les vertus d’un bon diplomate ?

Je pense qu’il doit être intellectuellement souple, qu’il doit savoir écouter les autres et les comprendre, aller à leur rencontre. Il faut qu’il connaisse la société du pays qui l’accueille, sa politique intérieure, son opinion publique, son attitude à l’égard de son propre pays. Autrement dit, il faut qu’il ait la capacité de comprendre et de ressentir la réalité du pays et, en même temps, il lui faut savoir prendre de la distance.

Quel est le rôle d’un ambassadeur au sein de l’Union européenne ?

L’Europe est notre avenir commun, l’espace dans lequel nous sommes appelés à vivre, nous-mêmes, nos gouvernements et nos Parlements nationaux. Dès lors se pose la question de savoir à quoi servent des ambassadeurs bilatéraux au sein de l’Union européenne, puisque nos gouvernements communiquent directement entre eux, facilement et très fréquemment. Mais le rôle d’un ambassadeur consiste à expliquer à son gouvernement le fonctionnement du pays, l’aider à comprendre le pourquoi des positions prises mais aussi à prévenir les malentendus et à essayer de prévoir les évolutions à venir. Lui expliquer, par exemple, l’histoire, les idées et les objectifs des différents partis politiques, que ce soit en Grèce, en Slovaquie ou en Grande Bretagne, les liens entre l’économie et la politique. Il s’agit d’informations que, ni la presse, ni le contact direct entre les gouvernants ne peuvent proposer.

Il est souvent affirmé que les intérêts européens entrent en contradiction avec les intérêts nationaux. Quel est votre avis ?

Depuis quelque temps, on observe des changements dans le mode de fonctionnement de l’Europe. Autrefois, chaque pays savait qu’il fallait faire des compromis. On s’efforçait toujours de trouver une solution commune, en sachant qu’il faudrait sacrifier une chose pour en obtenir une autre. A l’heure actuelle, l’on constate de plus en plus souvent que certains gouvernants rentrent dans leur pays à la suite de réunions à Bruxelles, en se félicitant d’avoir été intransigeant, quitte à empêcher l’obtention d’un compromis ou d’un accord. Ce développement n’est pas positif car l’Europe, c’est nous. Il n’y a pas d’intérêts nationaux d’un côté et des intérêts européens de l’autre. Nous disons souvent « l’Europe » ou « Bruxelles » comme si c’était quelque chose en dehors de nous-mêmes. Mais Bruxelles et l’Europe ne sont-elles pas l’addition de nos gouvernements tous démocratiquement élus ? On ne peut opposer une légitimité démocratique à une autre. L’Europe, c’est nous, ce n’est pas un corps étranger. C’est nous qui sommes responsables si elle ne fonctionne pas très bien ou si elle est moins efficace. Si nous voulons un avenir commun et en fait, nous n’avons guère d’autres choix dans le monde tel qu’il se dessine sous nos yeux, il ne faut pas faire la distinction entre des intérêts « nationaux » et des intérêts « européens ».

Plusieurs personnes reprochent à l’Europe de s’occuper davantage de questions techniques plutôt que de favoriser le rapprochement des peuples. D’être plutôt économique que culturelle...

L’Europe est un grand marché unique, le plus grand au monde. D’ailleurs la législation commune dans ce domaine permet de traiter les intérêts de chacun de manière égale, sans distorsion de concurrence et, en même temps, elle protège les citoyens européens. Mais de ce fait, on a l’impression que l’Europe est seulement un ensemble de règles communes et que le pouvoir échappe à nos gouvernements et à nos parlements. Certains observateurs politiques ou médias parlent de l’absence d’une vision, de l’absence de perspective. Les peuples attendent une vision et une perspective et non simplement des règlements techniques et économiques.

Quelle pourrait être cette vision ?

La vision de l’Europe est celle que nous-mêmes, les peuples et nos gouvernements, souhaitons lui accorder. Si nous voulons éviter l’introversion nationale dangereuse, défendue par les partis populistes et nationalistes, si nous voulons éviter ce piège catastrophique pour la culture et l’avenir de l’édifice européen, nous devons disposer d’une Europe qui inspire et crée des perspectives. C’est le sens des propositions du plan Juncker ou le projet du Président de la République française pour un plus grand nombre d’emplois et plus de croissance en Europe. Car, le chômage et la croissance sont les sujets qui préoccupent par-dessus tout nos concitoyens. Si nous souhaitons que nos jeunes s’intéressent à l’Europe, il faut que l’Europe s’intéresse à eux. Et puis, les gouvernements doivent expliquer aux peuples ce que signifie l’Europe. Lorsque certains gouvernants disent « Tout ce qui va bien, c’est grâce à moi, tout ce qui va mal, c’est à cause de l’Europe », la pédagogie qu’ils suivent est en fait anti-pédagogique. La pédagogie de l’Europe ce sont ses actes, ses succès.

Est-ce que cela serait imputable au manque de connaissance de chaque peuple, de chaque pays ? En ce qui concerne la crise grecque par exemple, quelqu’un qui n’est pas Grec aura du mal à appréhender certaines choses, comme par exemple, pourquoi on en est arrivé là, ou pourquoi les Grecs réfléchissent ainsi plutôt qu’autrement.

Et inversement, les Grecs ne comprennent pas toujours pourquoi les autres membres de l’Europe réagissent comme ils le font. Parmi eux, certains de ces pays ont traversé des épreuves très difficiles et ont fait des efforts de réforme énormes. Il y a en effet un déficit de connaissance et de compréhension de l’Autre, ce qui est paradoxal puisque jamais nous n’avons été aussi bien informés qu’aujourd’hui, où tout le monde a la possibilité de savoir ce qui se passe à l’autre bout du monde, grâce à la télévision ou grâce à internet, où les jeunes font des études à l’étranger et voyagent plus que jamais. C’est à se demander si on s’intéresse vraiment aux autres ou si nous n’avons pas plutôt tendance à nous renfermer en nous-mêmes. La crise économique et les difficultés peuvent-elles nous conduire vers l’introversion ? Un certain optimisme et la foi en l’avenir nous font peut-être défaut. En tout cas, il ne faut pas exagérer ce déficit d’information. Qui avait cette connaissance de l’Autre, il y a 50 ou 60 ans ? Seules les élites éduquées qui voyageaient et faisaient des études à l’étranger. Donc, malgré tout cela, nous avons enregistré des progrès énormes.

La culture, qui est l’addition des expériences, de l’évolution d’un peuple, ne peut-elle pas constituer un moyen d’approche ? Nous devrions peut-être investir davantage dans ce secteur et ne pas en rester aux seules questions techniques et économiques ?

Bien évidemment. Ce qui caractérise l’Europe, c’est le fait que, malgré sa diversité, sa culture est marquée par un message commun, directement lié à la Grèce d’ailleurs, le message de l’humanisme. C’est cet élément qui rend la culture européenne unique et nous devons le mettre en avant. Cela peut se faire à travers la culture. Diverses initiatives comme les capitales culturelles européennes, la fête de la musique, la revalorisation du patrimoine culturel, le renforcement des traductions de livres, sont liées à cette idée. Le problème est qu’en raison de la crise économique et de la mondialisation, c’est la culture de l’économie qui prédomine. On parle donc de pourcentages, de chiffres, de nombre de zéros alors que nous pourrions parler davantage de souffle, d’élan, de rêve.

La culture française et la culture grecque ont beaucoup de points en commun. D’où émane cette affinité entre les deux pays et les deux peuples ?

Les Français aiment en effet la Grèce et lui témoignent une empathie totalement naturelle et instinctive, quasiment tangible. Je pense que les Français et les Grecs ont, dans des proportions différentes, les mêmes vertus et les mêmes défauts. Malgré la distance géographique, malgré les différences culturelles, ils ont des réactions similaires devant certaines situations et certains faits. Plusieurs personnes prétendent que les Etats n’ont pas de sentiments, ils n’ont que des intérêts. Pourtant, depuis deux siècles, les intérêts de la France et de la Grèce s’identifient à leurs sentiments. Rien ne les oppose. Elles ont toujours été des pays alliés. Je lisais récemment que chaque fois qu’il fallait prendre une décision sur la Grèce, chaque fois qu’il fallait trouver un appui ou définir une orientation, la France a toujours été à ses côtés. La France a tout de suite fait preuve de compréhension à l’égard des problèmes grecs. Les discussions sur le soutien qu’il fallait offrir à la Grèce étaient spontanées tant du côté du peuple français que du côté de l’Assemblée nationale.
Pour les hommes politiques français, l’aide à la Grèce est quelque chose qui va de soi, elle n’a jamais été remise en cause. Pour moi donc, il est magnifique de représenter dans une telle période mon pays, le pays qui soutient la Grèce depuis deux siècles, le pays qui a joué un rôle substantiel à Navarin et lors de la campagne de la Morée, le pays de Chateaubriand et de Victor Hugo, le pays d’accueil de Constantin Caramanlis, de Miki Théodorakis ou de Costa Gavras.

Quels sentiments vous provoque la situation actuelle en Grèce ?

Il est triste de voir la distance qui existe entre, d’une part, les qualifications des personnes – des intellectuels, des médecins, des ingénieurs, de jeunes créateurs de startups, des scientifiques dans tous les domaines de la pensée et de l’action - et d’autre part, le « Système » comme on l’appelle, qui empêche ces talents de s’épanouir et de se développer. Il est triste de voir toutes ces personnes, qui constituent la force modernisatrice du pays, sans perspective et que la Grèce soit privée du progrès dont elle aurait pu bénéficier.

Qu’aimez-vous en particulier en Grèce ?

Ce que je trouve magnifique, c’est la qualité des relations humaines. En France et en Europe occidentale, plusieurs personnes affirment que les relations humaines s’appauvrissent de plus en plus. En Grèce – et peut-être que le climat et le pays y jouent un rôle – les liens humains sont très forts. La famille peut ne pas être toujours un facteur d’épanouissement personnel – « Familles, je vous déteste ! » disait Gide – elle peut souvent étouffer ses membres, mais le soutien qu’elle leur offre est important. Et puis, il y a l’immédiateté des êtres humains, le fait qu’ils se tutoient facilement, qu’ils sont expansifs, qu’ils s’adressent à leur interlocuteur par son prénom, quelle que soit sa classe sociale. Ceci est magnifique en Grèce. Les relations humaines, donc, le contact humain, le sourire. C’est la meilleure chose que j’ai vue en Grèce. Cette relation avec l’Autre.

Est-ce que c’est cela que vous allez garder en mémoire, lorsque ce cycle de votre vie sera clos ?

C’est bien cela, mais aussi les paysages, les personnes, les goûts, les parfums, les impressions et les couleurs... Le son et les sens de la langue grecque, qui m’impressionne par sa force descriptive. Un mot que je trouve particulièrement joli est le mot « ζωγράφος  ». Le mot correspondant en français, peintre, n’a qu’une portée instrumentale. Mais, en grec, ζωγράφος est celui qui écrit la vie ! C’est magnifique ! Voilà donc ce que je garde en moi-même de la Grèce. La vie ».

dernière modification le 18/08/2015

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