Interview de l’Ambassadeur pour KATHIMERINI [el]

Jean-Loup Kuhn Delforge, ambassadeur de France en Grèce, a accordé une interview au quotidien Kathimerini du dimanche, parue le 19 juillet 2015.

Sous le titre « La seule solution pour la Grèce ce sont les réformes profondes » l’ambassadeur a répondu aux questions du journaliste Athanassios Ellis.

« La Grèce a besoin de ruptures au sein de l’administration publique, de la justice et du système fiscal »

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Avec le vote de l’accord par une large majorité de députés, la Grèce a fait un premier pas très positif, de l’avis de l’ambassadeur de France à Athènes, Jean Loup Kuhn-Delforge. Dans un entretien avec Kathimerini peu avant la fin de son mandat de quatre ans, au cours desquels il a vécu de près la crise grecque, l’ambassadeur affirme que la seule solution pour la Grèce ce sont les réformes profondes, qui sont favorables à la population et pas à son détriment, comme il le souligne.

Ce diplomate français chevronné, qui connaît désormais bien la société grecque, déclare ouvertement que le problème en Grèce est celui du « Système » : le mode de vie, les intérêts, les ambitions personnelles. Sous cet angle, il souligne la nécessité de grands changements dans les secteurs critiques de la justice, du système fiscal et de l’administration publique.

Il s’exprime sur le rôle particulier assumé par la France et, à titre personnel par le Président Hollande, dans la gestion du dossier grec, souligne que gouverner signifie faire les bons choix et note que le moment n’est pas aux idéologies mais au réalisme.

S’agissant de la dette, il affirme que l’important n’est pas tant son ampleur mais la question de savoir si elle peut être honorée. Il souligne enfin la dimension géopolitique de la crise grecque, tout en mettant en relief l’importance de la Grèce pour le contrôle de l’immigration illégale et la lutte contre le terrorisme.


Que signifie le vote à une large majorité par le Parlement grec des prérequis du troisième mémorandum  ?

C’est un pas positif pour la Grèce. Je dis cela car, comme vous le savez, la France s’est fortement engagée en vue d’un accord qui doit éviter à tout prix le Grexit. Il est parfaitement clair qu’il est dans l’intérêt de la Grèce qu’elle reste membre de la zone euro et qu’elle ait accès à un nouveau financement.

Que pensez-vous du vote positif de 229 députés, à savoir d’une large frange de l’opposition également ?

Pour Paris, il s’agit là d’une évolution très positive. Nous avons tenu compte du vote du peuple grec le 25 janvier (élections législatives) et le 5 juillet (référendum). Mais, comme l’a dit le Premier ministre français, gouverner signifie opérer des choix. Le gouvernement grec s’est retrouvé confronté à la réalité, qui était un choix entre deux voies. Le Premier ministre a choisi de garder la Grèce dans la zone euro plutôt que de la conduire à la sortie et à la catastrophe que celle-ci provoquerait. Le soutien qu’il a reçu du Parlement, de la part de l’ensemble du spectre politique, avec des députés allant de la ND jusqu’à SYRIZA, prouve que la majorité écrasante des députés grecs, comme celle des citoyens, a reconnu les dangers énormes qui existaient. Comme l’a indiqué le Premier ministre, l’heure n’est pas aux idéologies, mais au réalisme.

L’U.E. avance lentement

Le résultat a été accueilli avec satisfaction et même avec du soulagement en Europe

Bien évidemment, car ce développement est favorable à l’Europe également. Une très mauvaise passe a été évitée à la construction européenne. Il serait inexact de voir dans les récentes négociations, y compris lors du dernier sommet, un pays contre un autre ou des groupes de pays. Il ne s’agissait pas non plus d’une division de l’Europe sur un sujet politique extérieur. C’était beaucoup plus important, il était question d’un accord au bénéfice commun, au bénéfice de toute l’Europe. L’Union européenne progresse lentement, c’est vrai. Mais elle avance. Et, plus ses membres augmentent, plus la marche devient difficile, dans le sens qu’il n’est pas aussi facile de trouver le consensus nécessaire. Avec l’évolution des procédures de prise de décision, on assiste à des prises de position plus dures à l’égard de l’U.E. et cela rend plus difficile de parvenir aux compromis nécessaires.

Quel est le sentiment des Européens lorsque M. Tsipras déclare s’opposer à une large partie de l’accord et parle de chantage ?

Un accord qui est un compromis signifie que toutes les parties ont fait des concessions. Aucune partie n’a obtenu exactement ce qu’elle voulait. Mais, ce qui est important ce sont les réformes. La réforme et la modernisation du pays. Certes, les chiffres ont leur importance. L’augmentation de la TVA, etc., mais, au-delà des chiffres, ce qui est essentiel c’est la volonté de réformer. Souvent, dans le passé, on a constaté que cette volonté n’existait pas. Il y a une difficulté à mener les réformes. Et nous, la France, nous avons essayé de contribuer avec des experts, en apportant notre savoir-faire, etc.

Mettons l’accent sur le service durable de la dette

Que signifierait le Grexit ?

Si la Grèce sortait de l’euro, ce serait la première fois en soixante-dix ans de construction européenne, caractérisée par davantage de convergence et d’unification où, au lieu d’aller de l’avant, ne serait-ce que par petits pas, l’Europe reculerait. L’accord est très utile, avant tout pour la Grèce elle-même, mais aussi pour l’ensemble de l’Europe.

La dette est-elle viable ?

Je ne suis pas économiste, mais il faut examiner deux aspects de cette question : la dette elle-même et son service. C’est sur ce point que nous devons focaliser notre attention, sur son service. Voir si le service de la dette est soutenable. Ici, la « clé » c’est le redressement de l’économie grecque. Ce qui est finalement important c’est la relation de la dette avec le PIB. Ces derniers temps, avec tout ce qui s’est passé, nous ne regardons plus que les impôts, la TVA, etc., mais la question majeure c’est le développement de l’économie grecque dans la durée.

Quelle est la relation de François Hollande avec Alexis Tsipras ?

Lorsque le Président Hollande a accueilli M. Tsipras à l’Elysée, deux semaines après son élection, il l’a fait car il respecte la volonté du peuple grec. L’Europe fonctionne comme cela. La France s’est efforcée de se situer entre le respect de la volonté du peuple grec, celui des règles de l’U.E. et le respect des engagements pris par un Etat-membre. C’est une voie difficile. Nous avons essayé, dans la mesure du possible, de trouver le chemin entre ces deux principes. L’amitié et la solidarité se trouvent dans le noyau de la relation vieille de plus de deux siècles entre la France et la Grèce. Il était ainsi parfaitement naturel pour le Président Hollande d’inviter M. Tsipras peu après son élection pour écouter ses positions, même si cela a eu comme résultat que le Président fasse l’objet de fortes critiques de la part de l’opposition, en France.

La France a joué un rôle particulier dans la gestion de la question grecque.

Il est certain que des cadres les moins gradés de l’administration jusqu’au Président lui-même, les Français sont prêts à discuter et à travailler avec la partie grecque. Notre propre expérience de 1981, lorsque nous avons connu un grand changement avec l’élection de François Mitterrand, nous y a aidé : des personnes ne connaissant pas les règles, ne sachant pas comment se font les négociations, se sont retrouvées à des postes de responsabilité. Le Président Hollande et la France ont jugé qu’il était utile d’aider le nouveau gouvernement grec, d’expliquer certaines choses et c’est ce que nous avons fait, c’est ce que nous faisons.

C’est le « Système » qui est responsable de la situation actuelle dans votre pays.

Comment vous évaluez votre mandat à Athènes dans une période aussi cruciale ?

Au cours de mon mandat, il y a eu cinq Premiers ministres. Professionnellement parlant, c’était une période très intéressante. Comme l’a dit le Premier ministre français, la Grèce est une passion pour nous. Je dirais que dans cette relation entre la Grèce et la France, il y a une très bonne alchimie. C’est une relation très particulière. J’ai suivi de près les difficultés que traverse la société grecque, ces dernières années. J’ai une image très claire de ce qui peut être fait afin que ce pays puisse changer. J’ai rencontré plusieurs Grecs qui ont fait le bon diagnostic sur ce qui doit être fait. A l’évidence, il est important d’être ambassadeur dans un pays qui, tout au long de cette période retient l’attention des médias français. C’est le rêve de chaque diplomate. D’un autre côté, j’ai vu le malheur de la société grecque ou plutôt, pour être plus précis, d’une frange de la société grecque.

Les Grecs réagissent contre l’austérité démesurée.

Les réformes n’ont rien à voir avec l’austérité. Les trois piliers des réformes sont la justice, l’administration publique et le système fiscal. A partir du moment où des réformes profondes seront faites dans ces trois secteurs, la Grèce sera un pays totalement différent et je défie quiconque de me prouver que si ces trois piliers étaient réformés, cela se ferait au détriment du peuple grec. Bien au contraire. Nous pouvons ne pas être d’accord sur les données chiffrées, ou sur les mesures d’austérité. Mais, ce qui est très important, en fin de compte, c’est la volonté de changer ces secteurs critiques pour le fonctionnement de l’Etat grec. Ce n’est pas seulement l’appareil de l’Etat. Je dirais que cela concerne la société toute entière.

A qui la faute pour la situation dans laquelle se retrouve la Grèce ?

Le problème en Grèce est celui du « Système ». Cela peut paraître kafkaïen mais le problème est bien là. Le mode de pensée, les intérêts, les ambitions personnelles. Pris isolément, tout cela peut sembler justifié. Pourtant, lorsque tout cela se combine, l’environnement devient très difficile.

Nombreux sont les Grecs qui critiquent les étrangers à propos de ce qui se passe dans le pays.

En 2011, je me souviens de plusieurs Grecs qui me disaient : « vous, les Européens, vous êtes les seuls à pouvoir changer la Grèce, à faire pression pour qu’enfin toutes ces réformes de base et nécessaires à la modernisation du pays soient faites. D’un autre côté, le peuple grec, comme tous les peuples, et bien qu’il ne soit pas nationaliste, aime sa patrie, et souvent nous dit le contraire, à savoir, « pourquoi vous insistez, vous autres, les étrangers, à nous dire ce qu’il faut faire ? ».

Nombreux sont ceux qui reprochent aux Européens d’avoir imposé la fermeture des banques.

Quel est notre intérêt à provoquer cela et conduire au dysfonctionnement le système bancaire grec ? Comme vous le voyez, nous sommes maintenant invités à offrir le financement nécessaire à la recapitalisation des banques grecques. Nous avons tellement entendu parler de complots, certains allant jusqu’à imaginer que nous avons agi dans le but de nous approprier du gaz naturel grec ! D’autres disaient qu’on souhaitait un changement de gouvernement. On sait que les gouvernements des pays européens ne sont pas d’accord avec toutes les politiques des autres gouvernements de l’U.E., mais cela ne veut pas dire qu’ils les renversent pour autant.

La relation franco-allemande

Quelles sont les différences entre Paris et Berlin ?

Pour nous, la relations franco-allemande est la « clé ».Tout le monde dit que nous sommes la locomotive de l’Europe, mais au-delà de cette affirmation, la relation avec l’Allemagne est la priorité première de la diplomatie française et de toute notre action dans l’espace européen. Sous cet angle, le Président et la Chancelière ont beaucoup travaillé pour parvenir à cet accord. La France et l’Allemagne ne sont pas toujours d’accord, ni sur tout. Nous avons des économies différentes, des caractéristiques démographiques différentes, des intérêts et des approches diverses, une Histoire qui n’est pas la même. Ainsi, lorsqu’on est d’accord, c’est un signe qu’il s’agit d’un bon compromis. Ensemble, nous travaillons pour le bien de l’Europe, ce qui me permet de répondre à diverses accusations lancées.

Comment vous évaluez le rôle des Etats-Unis qui mettent l’accent sur la dimension géopolitique ?

Les Etats-Unis ont raison, mais ce n’est pas le seul pays à regarder les choses à travers le prisme de la géopolitique. Le Premier ministre français dans un discours devant l’Assemblée nationale a souligné à quel point la perte de la Grèce représenterait un grand danger géopolitique pour l’ensemble de l’Europe à tout le moins. Mais, pour des raisons politiques, économiques et culturelles, le dossier de la Grèce est européen. Si la Grèce se retrouvait toute seule, ce serait une très mauvaise nouvelle pour toute une série de raisons, et notamment si l’on considère les innombrables défis que l’Europe doit affronter, comme par exemple le contrôle de l’immigration illégale, la lutte contre le terrorisme et les questions de sécurité, d’une manière générale.

(sources : KATHIMERINI)

dernière modification le 07/09/2015

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