Interview de Michel Sapin : « La vraie humiliation eût été de chasser la Grèce de l’euro » [el]

Sous le titre « La vraie humiliation eût été de chasser la Grèce de l’euro », l’interview du ministre des finances et des comptes publics accordée le 19 juillet 2015 est également reprise sur le site internet du journal grec ‘To Vima’.

Interview du ministre des finances et des comptes publics, M. Michel Sapin, à l’hebdomadaire grec ‘To Vima’, publiée le 19 juillet 2015

Propos recueillis par Angelos Athanassopoulos

« Michel Sapin : la vraie humiliation eût été de chasser la Grèce de l’euro »

JPEG

Dans un entretien exclusif accordé à « To Vima » quelques heures après le vote crucial de mercredi au sein du Parlement grec, Michel Sapin déclare : « la vraie humiliation eût été de chasser la Grèce de l’euro ». Le ministre français des finances, l’un des protagonistes du « drame grec » de ces derniers jours, reconnaît le « courage politique » d’Alexis Tsipras et note que, de par son attitude dimanche dernier, ce dernier a acquis une stature différente aux yeux de ses homologues européens. M. Sapin rejette de manière catégorique la proposition de Wolfgang Schäuble sur un Grexit provisoire car cela mettrait en danger l’existence même de la zone euro et souligne : « Un grexit provisoire ne peut pas exister : ou bien on sort, ou bien on reste ». Quant à sa relation avec Yanis Varoufakis, le ministre français préfère le langage diplomatique en affirmant que le ministre grec a été présent dans un moment difficile pour la Grèce.

1. La nuit de dimanche dernier à Bruxelles donne l’impression que le PM grec, Alexis Tsipras, a été « humilié » afin d’accepter l’accord qui lui a été proposé. Etes-vous d’accord avec cette constatation ? Quelle est la raison pour laquelle il a fallu des négociations aussi dures avant de parvenir à une solution ?

"La nuit des négociations auxquelles a participé tant le Président Hollande que moi-même, le PM grec, Alexis Tsipras a été combattif et volontaire. Il a travaillé dans l’intérêt de son peuple et je dirais, presque indépendamment des orientations politiques. Je ne pense pas que le terme d’ « humiliation » soit adapté. Je crois comprendre que certains en Grèce ont ressenti difficilement le coût des négociations. La vraie humiliation eût été que la Grèce soit chassée de l’euro. Et, de cette humiliation, ni vous en Grèce, ni nous en France nous ne pouvions en accepter l’existence. Quant à la dureté des négociations, elle était inévitable. Selon le principe posé par la France depuis le début des négociations, en janvier, il fallait respecter la volonté exprimée par le peuple grec, respecter la démocratie et la souveraineté grecque. Et en même temps, il fallait veiller à ce que soient respectées, dans le cadre d’un programme, les règles européennes qui s’appliquent à tous, au sein de la zone euro."

2. Pourquoi l’Europe et notamment l’Allemagne ont observé une attitude tellement dure à l’égard de la Grèce ? La méfiance, l’absence de crédibilité sont-elles si profondes, ou bien certains pays commencent à penser que la Grèce doit quitter la zone euro ? Dans ce contexte, quel est le rôle joué par le référendum ?

"Il y avait un vrai problème de confiance. Pas de confiance à l’égard de ce gouvernement ou à l’égard des ministres qui ont participé aux négociations – même s’il y a eu des difficultés dans ces négociations. Il y avait un vrai problème de confiance depuis de longues années, déjà depuis 2009, au sujet de l’application réelle du programme d’adaptation et de réformes. Moi-même à l’Eurogroupe et le Président au Conseil européen, nous avons dit qu’il serait injuste de faire porter le déficit de confiance qui est dû à des dizaines d’années, à un gouvernement qui est là depuis six mois, alors que les réformes auraient dû être appliquées depuis plusieurs années. Le retour de la confiance était au cœur du sujet. Je crois que cette confiance est en train de se construire à nouveau, de sorte que la Grèce puisse bénéficier de la solidarité nécessaire de la part de l’Europe et qu’elle assume elle-même la responsabilité des réformes.
En ce qui concerne le référendum, je ne peux pas vous cacher que, de l’extérieur de la Grèce, le recours à ce référendum n’a pas été compris. Les négociations se poursuivaient et le recours au référendum s’est présenté comme une sorte de remise en question de celles-ci. Mais, je constate que le résultat du référendum a donné au gouvernement et au PM, ainsi qu’à l’ensemble de l’Assemblée nationale, la force pour conclure un accord équilibré et indispensable pour le redressement de la Grèce."

3. Samedi dernier, votre homologue allemand, Wolfgang Schäuble, a présenté à l’Eurogroupe un document faisant état d’un Grexit provisoire. Quelle a été votre réaction ?

"Ma réaction a été très vive. Parler d’un Grexit provisoire c’est parler de quelque chose qui ne peut pas exister. Ou bien on sort, ou bien on reste. L’idée même d’un pays qui sortirait provisoirement de l’euro met en cause son appartenance à l’UEM. Quand on est membre de l’union monétaire, on fait les réformes nécessaires pour que les économies convergent, mais s’il existe la possibilité d’une sortie provisoire, c’est toute l’Union monétaire qui serait mise en cause. C’est la raison pour laquelle la France a été particulièrement ferme. Elle a refusé le terme même de « Grexit provisoire ». Elle a refusé de discuter de cette option."

4. La France – vous-même à titre personnel de même que le Président Hollande – a été vraisemblablement le seul allié d’Athènes dans son effort pour trouver un accord. Pourquoi avez-vous décidé d’aider la Grèce ? Les raisons n’en étaient qu’économiques ? Avez-vous tenu compte de dangers géopolitiques également ?

"Il y a une relation particulière entre la France et la Grèce. Elle ne date pas d’aujourd’hui. Elle est ancienne, elle a été formée à travers les siècles. Il y aussi une sorte de symbiose culturelle, un attachement à une culture, à une littérature, à tout ce qui représente l’histoire de la Grèce, de l’histoire antique à l’histoire moderne. Il était donc naturel, voire obligatoire je dirais, que la France ait un regard bien plus bienveillant sur la Grèce que celui d’autres pays. Il y avait en outre, de la part de la France, la prise en compte de tous les éléments du sujet : la question économique et monétaire. Je vous l’ai dit tout à l’heure, si un pays sort de l’UEM, c’est la crédibilité de l’ensemble de la zone euro qui risquerait d’être mise en cause. Aujourd’hui, la croissance est de retour en Europe. J’espère qu’elle sera bientôt de retour en Grèce également. Nous avons besoin de plus de croissance pour créer plus d’emplois. Nous n’avons pas maintenant besoin d’interrogations, de troubles, d’inquiétudes. Et puis, il y a aussi une vision plus large : que représente la Grèce dans le continent européen ? Que représente la Grèce aux frontières du continent européen ? Dans un monde agité et violent, dans lequel dominent les questions des conflits et des migrations il est absolument nécessaire que la Grèce reste dans l’euro et en Europe."

5. Est-ce vrai que des hauts fonctionnaires français et, en particulier, votre conseiller Bruno BEZARD, ont aidé le ministre grec des Finances à rédiger les propositions grecques à l’intention de l’Eurogroupe ?

"J’ai vu sur cette question beaucoup de choses, dans la presse grecque ou dans la presse allemande, beaucoup de choses ou beaucoup d’éléments anecdotiques qui ne sont pas exacts.

Qu’est-ce qui est vrai ? Depuis le début, et j’avais utilisé le terme, la France veut être un trait d’union entre la Grèce et les autres pays d’Europe. Elle veut faciliter, elle veut que la position de la Grèce soit comprise et que la Grèce comprenne aussi la position inverse. Et nous avons joué ce rôle de trait d’union jusqu’au bout. Nous l’avons fait en rencontrant la partie allemande, j’ai longuement discuté avec M. SCHÄUBLE pour faire en sorte que sa position soit infléchie, j’ai longuement discuté avec le président de l’Eurogroupe, M. DIJSSELBLOEM, qui a joué un rôle admirable pour permettre à l’ensemble des Européens de cheminer sur la même route et pour permettre à la Grèce de rester dans l’euro.

J’ai souvent et longuement parlé avec les ministres grecs successifs et, tout particulièrement au cours des dernières semaines, des dernières heures, avec Euclide TSAKALOTOS et ses collaborateurs, pour qu’ils puissent comprendre les règles, et soient capables d’ y répondre dans des conditions qui soient respectueuses des positions grecques."

6. Pensez-vous que cet accord si compliqué pourra être mis en œuvre ? Que se passera-t-il si le Gouvernement grec ne parvenait pas à faire voter certains projets de loi au Parlement ? Dans ce cas, la Grèce pourrait-t-elle contourner le Grexit ?

"Il faut être clair, un accord est un accord et tous les éléments de cet accord doivent être respectés par les uns et par les autres.

Nous avons, du côté européen, des engagements de versement d’un certain nombre de fonds qui sont indispensables à la Grèce pour traverser la période qui est devant elle, pour qu’elle honore ses obligations, et qu’elle recapitalise son système bancaire. L’Europe doit tenir ses engagements. Et de l’autre côté, la Grèce a pris des engagements de réforme, qui sont indispensables, soit du point de vue budgétaire, soit du point de vue du meilleur fonctionnement de son économie..

Je vois dans le vote intervenu dans la nuit de mercredi à jeudi, je vois dans ce vote la traduction d’une détermination, à la fois du Gouvernement et de l’Assemblée du Parlement grec de tenir ces engagements, quelles que soient les difficultés, que nous saurons ensemble les surmonter."

7. La France s’est prononcée en faveur d’une dette "viable". Pourquoi ne peut-on pas avancer plus vite dans ce chapitre ? Qu’est-ce que cela coûterait à Paris ou à Berlin de prolonger la période de remboursement ou la période de grâce, ce qui permettrait à Alexis TSIPRAS de promouvoir un accord ?

"Mais c’est très exactement ce qu’il y a dans l’accord. Depuis le début, la France dit qu’il faut un accord global, pas seulement un accord qui porte sur les efforts budgétaires, pas simplement un accord qui porte sur les réformes nécessaires, mais un accord aussi qui parle de financement des investissements, avec 35 milliards d’euros de financements européens qui vont pouvoir être mis au bénéfice d’investissements en Grèce.

Et depuis le début nous disons, Paris souligne, avec d’autres, qu’il faut que l’accord comporte un paragraphe qui trace les perspectives d’un allègement du poids de la dette par, en particulier un rallongement éventuellement de la durée de remboursement ou par un traitement particulier du montant des intérêts qui seraient dus.

C’est ce qui est dans l’accord et c’est ça qui fait que cet accord est équilibré.

Nous avons encore du travail devant nous, et ce point est très important parce que c’est ce qui permet à la Grèce de trouver un avantage réel dans l’accord qui a été signé."

8. Vous êtes parmi les premiers (en Europe) à avoir rencontré Yanis VAROUFAKIS. Quel est votre avis sur lui ? Il voulait un accord ou bien il jouait la montre et son but était de diviser les Européens ?

"Je n’exprime pas d’avis sur les personnes. J’ai eu un bon contact avec Yanis VAROUFAKIS lorsqu’il est venu en France et il a eu, au nom du Gouvernement grec tout entier, l’amitié de commencer par notre pays. Je pense qu’il a eu raison. Il savait où était son principal allié dans cette affaire, son principal ami. Ensuite, Yanis VAROUFAKIS, chacun le voit, est une personnalité qui est forte en paroles, parfois aussi forte en images. En politique, il faut aussi utiliser la discrétion.

Yanis VAROUFAKIS a été là à un moment difficile pour la Grèce, il a tenu son rôle, il a tenu son rôle au nom du Gouvernement, et de cela je me souviens."

9. Faites-vous confiance à Alexis TSIPRAS ?

"La réponse est oui. Et je trouve que c’est un Premier ministre qui a fait preuve d’un très grand courage au sens politique du terme.

Je pense que, dans ces épreuves, il a acquis une stature aux yeux des autres responsables européens, une stature différente de celle qu’il pouvait présenter lorsqu’il a été élu Premier ministre il y a de cela six mois."

L’interview publiée en grec dans la version papier de "To Vima"

PDF - 613.5 ko
PDF - 645.5 ko
PDF - 573.6 ko

L’interview publiée en grec sur le site internet de "TO VIMA" http://www.tovima.gr/politics/article/?aid=723474

dernière modification le 11/09/2015

haut de la page