Hôtel Merlin de Douai [el]

L’Ambassade de France à
ATHENES
L’HOTEL MERLIN de DOUAI
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Par Mireille MUSSO
Ministre plénipotentiaire,
Directeur des Archives du ministère des Affaires étrangères

Demeure néoclassique, située au début de l’avenue Vassilissis-Sofias, à proximité de la place Syntagma au cœur même d’Athènes, l’ambassade de France fait face au palais royal construit en 1835 pour Othon 1er, le premier roi –bavarois- de la Grèce redevenue indépendante en 1830, après dix ans de lutte contre l’Empire ottoman.

C’est en janvier 1893 que le comte de Montholon, ministre de France à Athènes, fait part au ministre des Affaires étrangères Jules Paul Develle de la proposition d’un riche ressortissant anglais, Charles Merlin, de faire construire un bâtiment pour la légation de France sur une parcelle de 1 770 mètres carrés située à l’angle de son vaste domaine, délimité par les rues de l’Académie, Sékéri, Canari, et Kiphissia (aujourd’hui Vassilissis-Sofias), dans le but d’avoir un voisinage de qualité et de le louer à la France avec un bail de cinquante ans, pour la somme de 10.000 francs-or par an.

Charles Louis William Merlin dit Carolos Merlin était l’arrière-petit-fils du conventionnel Merlin de Douai, procureur de Robespierre, puis comte d’Empire en 1810. Merlin de Douai, ayant voté la mort du roi Louis XVI en 1793, s’était réfugié en Angleterre à la Restauration. Son descendant Charles épousa la fille d’un négociant écossais dont les affaires conduisirent la famille en Grèce. Charles William y devint Carolos, riche banquier, propriétaire foncier et photographe amateur de renom.

Même si les propositions de M. Merlin avaient recueilli un accord de principe de la part du Département, le dossier n’avait guère avancé pendant les deux années de la construction de la maison par les frères Psiha et par l’architecte Anastassios Metaxas, auquel on doit plusieurs réalisations à Athènes, en particulier le grand stade de marbre.

Les pourparlers avec M. Merlin étaient au point mort au début de 1896, lorsque le successeur de M. de Montholon, M. Frédéric Albert Bourée, réussit à obtenir du ministre Marcelin Berthelot les fonds nécessaires (12.500 francs or) pour louer l’élégante et confortable habitation, que, devant les tergiversations des autorités françaises, guignaient déjà les représentants allemand, anglais et russe, moins bien logés et de manière plus onéreuse.

Comme le souligne le représentant de la France auprès de son ministre dans une correspondance de mars 1896 : « Comment pourrions-nous renoncer pour notre représentation diplomatique en Grèce au bénéfice d’un arrangement qui nous assurerait la possession de cette sorte de palais ? Ce serait écarter des atouts très précieux que l’on ne retrouverait certainement jamais à si bon compte. Il est hors de doute qu’à cette époque (au terme du bail), la valeur de la maison se sera sensiblement accrue : Athènes se développe sans cesse… Tous les jours on voit s’élever de nouveaux hôtels et la ville s’étend à vue d’œil dans des terrains dont le prix augmente en proportion. En 1863 cette capitale comptait environ 35.000 habitants, il y en a aujourd’hui 100.000 de plus et, avant l’expiration de la période visée dans mon bail, il n’y a rien d’excessif à prévoir que cette ville abritera bien près de 200.000 âmes ».

Mais ce fut finalement le comte d’Ormesson, ministre de France à Athènes de décembre 1897 à 1909, qui loua la maison pour abriter la légation de France, jadis installée rue Stadiou près de l’ancien Parlement. Son fils Wladimir d’Ormesson, journaliste et ambassadeur (1888-1973) la décrit dans son ouvrage Enfances diplomatiques où il raconte la vie quotidienne d’Athènes vue par son œil d’enfant de douze ans : « la vaste maison de marbre où la légation de France était installée et que louait mon père (l’Etat l’a acquise depuis) était située avenue de Kiphissia, face au jardin royal, à quelques pas de la place de la Constitution. L’escalier monumental donnait le vertige. Il y avait une salle de bal, de grands salons, une salle à manger, dans lesquels on aurait pu organiser une chasse à courre. Les appartements n’étaient pas moins spacieux. Le toit formait terrasse et l’on y jouissait d’un panorama splendide sur l’Attique. Une autre petite terrasse, sorte de loggia à colonnes, donnait au premier étage, sur le jardin du palais royal et c’est là, quand il faisait beau, et il faisait presque toujours beau, que nous avions l’habitude de nous tenir. Mais il fallait se méfier des princes qui habitaient juste en face et dont l’un des passe-temps favoris -ils nous l’avouaient en riant-, était de regarder avec une longue-vue ce qui se passait chez nous ».

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La question de l’achat de l’hôtel Merlin de Douai se posa dès 1902. La fille de Charles Merlin, Henriette, avait à la mort de sa mère Irène, en 1896, obtenu en héritage la maison, le petit jardin et les dépendances qui l’entourent encore aujourd’hui, et les avait apportés en dot à son mari Constantin Manos. Celui-ci, alors maire de La Canée en Crète, désirait se défaire du bâtiment et souhaitait le vendre pour 500.000 francs-or.

Malgré certains défauts que l’hôtel de Douai présentait à ses yeux (absence de calorifères, d’ascenseurs, exiguïté des locaux dévolus à la chancellerie diplomatique, ameublement sommaire, mauvaise qualité de certains éléments de la construction –les canalisations étaient en fer et non en plomb) et du comportement peu amène de M. Manos, qui refusait systématiquement de financer les travaux de réparation du bâtiment pourtant légalement à la charge du propriétaire, le comte d’Ormesson se fit auprès du ministre des Affaires étrangères Théophile Delcassé, l’avocat de l’achat du bâtiment de la légation de France. Pourtant, en 1902, le Département ne put donner suite car la situation budgétaire, ainsi que les projets d’achat et de construction de bâtiments diplomatiques à Washington et à Vienne, l’empêchaient de solliciter auprès du Parlement de nouveaux crédits pour acquérir la résidence d’Athènes.

Il fallut attendre 1913 pour que, par crainte d’éviction de la légation de cette « Maison de France » qu’elle occupait depuis dix sept ans par un propriétaire que la loi grecque autorisait à vendre et en raison de l’impossibilité avérée de retrouver une installation aussi prestigieuse pour un loyer aussi mesuré et des aléas que présentait tout projet de construction, le ministère des Affaires étrangères consentît à l’acquisition de l’hôtel de Douai.

La fin des guerres balkaniques, les succès rencontrés par la Grèce qui lui apportèrent un accroissement sensible de population et une augmentation notable de territoire, convainquirent le Département de la nécessité pour la France d’acquérir « dans une Grèce agrandie, une demeure digne de son passé et du rôle qu’elle est encore appelée à jouer », ainsi que le soulignait le directeur politique M. de Margerie auprès de la direction de la Comptabilité dans une note d’avril 1913.

Les crédits nécessaires, soit 455.000 francs (avec les frais), furent votés par le Parlement, à la veille du départ en vacances des Chambres, le 2 juillet 1914 et l’acte d’achat signé le 18 août 1914 à la résidence par Gabriel Deville.

Cet achat a ainsi coïncidé avec le début de la Première Guerre mondiale et cette circonstance n’a sans doute pas été étrangère aux difficultés rencontrées pour l’entretien de l’hôtel de Douai et sa restauration, tout au long de l’entre-deux guerres et après la Seconde Guerre mondiale.

En effet, le programme général de rénovation et d’aménagement prévu par le Département (80.000 francs) n’avait pu être exécuté pendant la guerre, et il fallut attendre 1930 pour que les premières réparations importantes (mais pour un montant inférieur) puissent être effectuées.

Vers la fin des années cinquante, et tout au long des années soixante, la question de vendre l’hôtel de Douai fut posée. Les locaux étaient mal distribués ; l’extension de la ville d’Athènes avait déplacé son centre de gravité ; la terrasse de l’ambassade était inutilisable en raison de la proximité de maisons plus hautes ; l’exiguïté du jardin ne permettait ni la tenue de réceptions, ni le stationnement pour les voitures ; la circulation et la pollution des rues de l’Académie et Vassilissis-Sofias qui bordent l’ambassade, devenaient des contraintes de plus en plus lourdes.

Mais la politique d’économie du gouvernement ne permit pas de retenir une solution de construction d’une nouvelle ambassade sur un terrain proche du Jardin national comme il fut envisagé un moment. Au cours des années, diverses propositions de restauration de l’hôtel de Douai pour y installer correctement la chancellerie, le consulat et les services des attachés techniques, tout en louant (ou en achetant) une nouvelle résidence furent émises, mais aucune ne se concrétisa.

Aujourd’hui, la résidence continue de cohabiter avec la chancellerie diplomatique, mais les espaces ont été redéfinis de manière plus fonctionnelle et plus conviviale. Certes, les différents services de l’Etat demeurent dispersés. Le consulat et les services des attachés techniques occupent des locaux acquis par l’Etat et répartis dans Athènes. Le service culturel est installé dans l’Institut français d’Athènes. Mais en raison des coûts et des difficultés inhérentes à l’immobilier dans Athènes, aucune autre solution satisfaisante n’a pu être trouvée.

En outre, les problèmes de circulation que connaît la capitale grecque rendent paradoxalement très appréciable aujourd’hui le fait que la chancellerie et la résidence soient toujours situées à proximité des centres de décision du pays.

Prenant en compte cette situation, le Département a depuis une vingtaine d’années consenti des efforts importants pour maintenir l’hôtel Merlin de Douai au niveau que l’on est en droit d’attendre pour un bâtiment officiel français à l’étranger.

L’hôtel Merlin de Douai a notamment été restauré en 1985-1986, puis à partir d’avril 1993, une rénovation complète des façades et de l’intérieur de l’hôtel a été effectuée pendant un an et demi sous la direction du décorateur Christian Duval. Tous les espaces de l’ambassade ont été restaurés, des salons et des chambres à coucher jusqu’aux cuisines et aux appartements du personnel. Les murs ont été peints à l’éponge et les climatiseurs astucieusement cachés par des encadrements-coffrages qui constituent des appuis pour les tableaux.

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Le mobilier, essentiellement de style Louis XV, Louis XVI et Empire, a été restauré. Le tissage moderne des tapis reprend celui des tapisseries d’Aubusson, et la maison Frey a reproduit des étoffes dont les motifs sont inspirés de vieux motifs du château de Dampierre.

Dans le grand salon, une tapisserie des Gobelins du XVIIème siècle attire le regard. Elle représente la victoire de l’empereur Constantin le Grand sur son rival Maxence le 27 octobre 312 apr. J.-C. au pont Milvius, sur le Tibre près de Rome. On rapporte que la veille de la bataille, Constantin eut la vision d’une croix accompagnée des mots « Hoc signo vinces » et que la nuit suivante, le Christ apparut à Constantin lui enjoignant de placer ce symbole sur son étendard. Le lendemain, l’armée de Constantin écrasa celle de Maxence qui périt noyé. Constantin attribua sa victoire au « Dieu des chrétiens » dont il adopta la foi. Cet épisode est resté dans l’histoire comme l’événement qui marque la chute du régime de la tétrarchie instauré par Dioclétien, mais aussi la fin des persécutions contre le christianisme et le début du processus qui en fit la religion officielle de l’Empire romain.

Ce thème utilisé sur une tapisserie de la manufacture royale des Gobelins souligne qu’au XVIIème siècle la figure historique de Constantin le Grand compte parmi les références privilégiées de l’absolutisme royal. On juge également que cette tapisserie célèbre aussi le franchissement du Rhin par les armées du roi Louis XIV.

De l’autre côté du grand salon, on découvre un piano français Erard de la fin du XIXème siècle, pièce rare d’un ensemble de six exemplaires identiques existant dans le monde.

Le salon d’angle comporte une tapisserie d’Abbeville, du couronnement de Charles X, et une bibliothèque de style Boulle.

Le salon bleu est particulièrement valorisé par un ensemble de fauteuils Empire attribué à Jacob-Desmalter.

La salle à manger se distingue par sa décoration de deux belles tapisseries de Perrot, des années 1950, dont les thèmes, la chouette d’Athéna et les poules d’Aristophane, sont inspirés de la Grèce antique.

Le hall du premier étage, où se trouvent cinq chambres, est décoré par une toile panoramique de la maison Zuber.

Plusieurs statues, dont quatre représentant les saisons proviennent de l’ancienne annexe de l’Institut français d’Athènes au Pirée, ornent les salons et concourent à leur donner, avec de nombreuses et belles lampes, des vases de Sèvres, divers tableaux anciens et modernes dont deux copies de Poussin, un Caron, un Rohner, une touche d’élégance et de confort.

Lors de sa préparation pour les Jeux Olympiques de 2004, la ville d’Athènes avait élaboré un projet de rénovation du centre historique, ainsi que des façades des immeubles situés sur les axes de circulation les plus importants du tissu urbain.

L’hôtel Merlin de Douai, un des rares bâtiments néoclassiques qui donnaient jadis le ton à l’Athènes élégante –comme le firent à Paris les belles demeures du faubourg Saint Germain- et dont il ne reste que quelques exceptions comme les ambassades d’Egypte et d’Italie, voisines de l’ambassade de France (classée en 1984 par le ministère de l’Environnement et des Travaux publics hellénique), fut bien sûr concerné par cette rénovation, entreprise sous la supervision de la décoratrice Cécile Roudier.

La façade, dont la couleur s’était fortement dégradée en raison de l’attaque fréquente du « néphos » athénien, a subi une restauration complète qui permit de remédier aux dégâts causés par la corrosion mais aussi par le tremblement de terre de septembre 1999.

Après bien des vicissitudes, le bel édifice, que Charles Merlin avait voulu construire spécialement pour la France, témoigne encore, un siècle plus tard, de la place que tient notre pays dans une Grèce qui sait concilier avec bonheur l’héritage de l’antiquité et le dynamisme du monde moderne.

Juin 2006.

dernière modification le 06/08/2008

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